Jim Gabaret interroge la possibilité de considérer les productions de l’intelligence artificielle comme de l’art, à partir d’un critère central : l’intentionnalité. Son point de départ est classique en philosophie de l’art : si toute œuvre artistique est, d’une manière ou d’une autre, intentionnelle, alors l’IA — souvent décrite comme dépourvue de conscience, de vécu et de point de vue — peut-elle réellement produire de l’art ?
Gabaret montre d’abord que l’histoire de l’art elle-même fragilise l’idée d’une intention créatrice unique, consciente et individuelle. De nombreuses pratiques artistiques — art collectif, art commandé, art décoratif, art aléatoire, art brut ou encore art conceptuel — déplacent, fragmentent ou même suspendent l’intention de l’artiste sans pour autant sortir du champ de l’art. L’art du XXᵉ siècle, en particulier, a largement remis en cause l’idée que l’intention subjective de l’auteur soit la source exclusive du sens artistique.
Face aux critiques adressées à l’IA (plagiat, absence de rapport au monde, absence d’intériorité), Gabaret propose de dissocier intentionnalité et conscience. S’inspirant de la philosophie analytique (l’analyse logique du langage…) et de l’externalisme sémantique (le sens d’un mot, d’un signe ou d’une représentation ne réside pas uniquement dans l’esprit individuel, mais dépend aussi de son usage social et de ses relations effectives avec le monde…), il défend l’idée que des systèmes symboliques peuvent être interprétés intentionnellement même sans conscience vécue. Les IA génératives, entraînées sur des corpus d’œuvres humaines, produisent ainsi des formes qui font sens parce qu’elles s’inscrivent dans des réseaux de références culturelles partagées.
Il introduit alors la notion d’intentionnalités médiées : celles des programmeurs, des plateformes, des jeux de données, des usages sociaux et de l’usager lui-même. À cela s’ajoute une intentionnalité dialogique, issue du processus de prompting itératif, où le projet artistique émerge progressivement dans l’échange humain–machine.
Gabaret insiste sur la nécessité d’un dispositif de distanciation : pour être comprises et appréciées, les œuvres d’IA doivent être lues comme telles, non comme des œuvres humaines trompeuses, mais comme des images d’images, révélatrices de nos imaginaires collectifs. L’art de l’IA ne remplace pas l’art humain ; il ouvre un espace esthétique adjacent, critique et révélateur.

