Cette série audio en six épisodes de France Culture explore les bouleversements provoqués par l’intelligence artificielle dans les arts — musique, cinéma, photographie, peinture et littérature. À travers analyses historiques, esthétiques et économiques, elle montre que la question n’est pas nouvelle : dès les années 1950, des artistes comme Jean Tinguely déléguaient déjà une part du geste créatif à la machine. Mais l’essor récent des IA génératives, désormais accessibles au grand public, change radicalement l’échelle et l’impact de ces pratiques. La série interroge la place de l’artiste, la notion d’auteur, la créativité, ainsi que les enjeux de droits et de contrôle. Les éclairages croisés de plusieurs journalistes et spécialistes de l’art permettent de comprendre comment l’IA reconfigure à la fois les processus de création et les cadres économiques et symboliques de l’art contemporain.
Épisode 2/7 : Intelligence artificielle : la petite musique qui monte, qui monte…
Cet épisode interroge la capacité des intelligences artificielles à créer de la musique réellement nouvelle ou simplement à recombiner ce qui existe déjà. Si des IA peuvent générer ou improviser des mélodies et même dialoguer entre elles, la question de la création autonome reste ouverte. Au Théâtre du Châtelet, un compositeur associe IA et humain pour une œuvre originale, tandis que des chercheurs à l’IRCAM expérimentent des algorithmes capables de produire des fragments musicaux indépendants. Au-delà des progrès techniques, se posent des enjeux économiques et esthétiques : l’IA pourra-t-elle un jour composer une symphonie complète ou remplacer la créativité humaine ?
Extraits :
« Il est assez facile de créer des mélodies grâce à l’intelligence artificielle. Par exemple, il m’arrive de jouer du piano. Alter écoute, improvise une mélodie, et il m’arrive de les réutiliser. » Cela pose d’ores et déjà des questions d’ordre moral et éthique : Alter pourrait-il être considéré comme un artiste ? Keiichiro Shibuya.
« Il y a des opportunités à saisir pour la création musicale, l’intelligence artificielle peut être une formidable aide à la composition, à la création, à l’écriture », mais « les risques sont vertigineux, car des intérêts économiques peuvent trouver formidable de générer de la valeur et des revenus sans devoir les distribuer à des artistes et à des personnes physiques », souligne Jean-Philippe Thiellay, le président du CNM.
Alter, l’androïde, sème le trouble lorsqu’il déploie sa silhouette sur la scène du théâtre du Châtelet. Corps insectoïde fait de métal, mais visage humain, en latex, avec des yeux expressifs et les paupières qui clignent. La créature est entourée d’un chœur très particulier : cinq moines bouddhistes japonais descendus du mont Koya, une montagne sacrée, qui dialoguent – rencontre improbable – avec l’intelligence artificielle.
Épisode 3/7 : Au cinéma, une actrice en devenir
France Culture explore comment l’intelligence artificielle transforme la création cinématographique, en particulier l’émergence d’actrices générées par IA. L’émission met en lumière des cas d’avatars numériques qui jouent des rôles ou sont imaginés comme des futures stars, suscitant fascination et inquiétude dans l’industrie. Les débats portent sur la manière dont ces créations remettent en question le métier d’acteur, la relation entre performance humaine et performance artificielle, ainsi que les implications éthiques et professionnelles d’une actrice IA sur un plateau (création de deepfakes, droits, authenticité, etc.). La technologie reconfigure ainsi le cinéma tout en soulevant des questions sur l’avenir des métiers artistiques face à l’automatisation.
Extraits :
Le film « The Safe Zone » a été écrit et réalisé par une intelligence artificielle, en l’occurrence Chat GPT.
le collectif UVA pour United Voice Artists a été créé. Il regroupe plusieurs syndicats et associations de doubleurs dans le monde entier qui s’alarment de potentiels vols de voix et dénoncent l’utilisation par des entreprises d’intelligence artificielle de certaines voix de doubleurs et doubleuses.
Des voix de synthèse ont déjà remplacé celles des doubleurs dans diverses productions, comme dans le film « Every Time I Die », doublé en espagnol en réutilisant les voix des acteurs américains grâce à l’IA de la société DeepDub.
L’IA peut aussi être un outil pour la réalisation. Anna Apter a par exemple réalisé son court-métrage « Imagine » à l’aide de Midjourney, à qui elle a demandé de créer des images qu’elle a ensuite animées. Ce projet expérimental lui a valu les prix de la mise en scène et de la critique au Nikon Film Festival. « »J’avais envie d’essayer un truc où je n’avais aucun intermédiaire. J’ai été assez fascinée par les résultats [de l’intelligence artificielle] et assez effrayée aussi parce que cela pose des centaines de questions sur l’avenir des métiers créatifs. »
Épisode 4/7 : Intelligence artificielle, quel recadrage pour la photographie ?
Cet épisode examine comment l’essor des IA génératives bouleverse le monde de la photographie en brouillant les limites entre images capturées et images créées de toutes pièces. Des programmes accessibles comme Midjourney, DALL-E ou Stable Diffusion génèrent des images réalistes à partir de simples prompts, suscitant à la fois polémiques et nouvelles explorations artistiques. Certains photographes y voient une menace pour leur métier et s’inquiètent des droits d’auteur, d’autres y découvrent un outil créatif pour expérimenter couleurs, formes et compositions plus rapidement. Finalement, l’épisode invite à repenser la pratique photographique : l’IA peut être vue comme un assistant ou un coproducteur à condition que l’intention artistique humaine reste au centre de la démarche.
Franck Lecrenay est devenu en avril 2023 le premier lauréat français du Golden Camera, un prestigieux prix de la Fédération européenne de la photographie. Il a été distingué dans la catégorie « Digitally Created Images » autorisant l’intelligence artificielle. « »Cette image a entièrement été créée par intelligence artificielle. Elle représente la fusion d’une femme avec un zèbre. C’est une des trois images qui m’ont permis de remporter le Golden Camera.»
Cela montre à quel point le flou règne dans le milieu de la photo. A qui appartiennent vraiment ces images ? Elles sont issues de milliards de contenus sur le net. Et au-delà de cette question juridique, c’est un chamboulement pour les photographes et leur art.
Si on se replonge dans le passé, on avait des artistes comme Man Ray qui ont précisément sorti la photographie de l’imitation du réel et surtout de l’imitation de la peinture, qui ont proposé des formes de trucages heureux, de nouvelles formes de réalité. Et avec ces intelligences artificielles, on attend encore le nouveau Man Ray, des personnes qui pourront sortir des stéréotypes ou de l’imitation. C’est seulement à ces conditions que l’IA pourra devenir un art et pas seulement un divertissement. »
Des œuvres générées par l’Intelligence artificielle commencent à être mises en avant dans les salons, foires et festivals. Les Rencontres de la photographie d’Arles accueillent pour la première fois, dans le programme officiel de la 54e édition, l’exposition d’une artiste utilisant l’IA, la malaisienne Tan Chui Mui qui présente des images d’Arles, sans être venue elle-même dans la ville.
Épisode 5/7 : En peinture, l’intelligence artificielle tisse sa toile
Cet épisode explore comment l’IA transforme la peinture et les arts visuels. Il montre que des algorithmes peuvent désormais générer, transformer ou synthétiser des images en imitant des styles picturaux, mais aussi créer des œuvres originales mêlant données et processus computationnels. L’émission aborde les enjeux esthétiques, techniques et économiques, en interrogeant les artistes, critiques et chercheurs sur la manière dont ces technologies reconfigurent la pratique picturale, posent des questions de créativité et de droit d’auteur, et bousculent les définitions traditionnelles de l’art visuel.
Épisode 6/7 : Un écrivain fantôme dans la littérature
Cet épisode s’intéresse à la manière dont l’IA s’infiltre dans le monde littéraire, transformant ou assistant la production de textes. On y évoque la multiplication de livres co-écrits ou générés par des IA disponibles sur des plateformes comme Amazon, ainsi que des outils (comme Genario) qui aident les auteurs à trouver des idées ou surmonter la page blanche. Certains professionnels voient l’IA comme une « muse technologique » ou un co-auteur, tandis que d’autres s’inquiètent du plagiat, de la perte de sens et de l’identité littéraire, estimant que la créativité authentique reste humaine.
Extraits :
L’IA, « une muse technologique ». « Nous avons une difficulté d’approche. Soit on la surestime et on pense qu’elle va nous remplacer, soit on la sous-estime et on pense qu’elle ne sert à rien », résume David Defendi, cofondateur de la plateforme Genario.
Deux recours à l’IA sont à envisager, selon lui. Le premier se comprend « dans un souci d’optimisation économique de la grande production ». « Peut-être qu’assez vite, on pourra produire du roman à l’eau de rose ou d’aventures, très largement de manière algorithmique. Mais cette production ne sera jamais qu’une manière de cloner l’existant »… Le second recours serait « au contraire beaucoup plus critique, pour voir ses limites et nous entraîner là où on n’avait pas prévu d’aller, mais ce sont des productions plus expérimentales, plus confidentielles, comme le récent roman de Grégory Chatonsky, Internes, ou le texte 1 the Road*, de Ross Goodwin en 2018″.
Le recours à l’IA déplace la part d’inventivité du texte vers le projet de texte, vers le prompt. En cela, on pourrait dire que la littérature se rapprocherait de l’art conceptuel. » Il existe d’ailleurs de nombreux tutos YouTube pour apprendre à guider l’IA. « Il y a peut-être une spécificité du monde littéraire qui fait qu’il y a une réticence ou un scepticisme, une inquiétude plus grande à l’égard de toutes les formes de créativité partagée avec une IA, tout simplement parce que le monde de l’art a été confronté à la notion d’œuvre artificielle dès le milieu du XIXᵉ siècle, avec l’image photographique », note le professeur.
La machine ne choisit jamais, elle ne fait que laisser émerger la solution qui est la plus probable. Un traducteur humain choisit de manière consciente.
* 1 The Road, un roman écrit par une intelligence artificielle, imite le style de Jack Kerouac en générant une narration de voyage. Ce texte, produit sans expérience humaine, souligne les capacités des modèles de langage à reproduire des styles littéraires, tout en posant des questions sur l’originalité, la créativité et la paternité des œuvres générées par IA.
Épisode 7/7 : Histoire de l’art, droit, économie, le regard d’une spécialiste
Léa Saint-Raymond, historienne de l’art et économiste, analyse les impacts de l’IA sur l’art sous trois angles complémentaires : historique, juridique et économique. Elle rappelle d’abord que des expériences automatiques dans l’art existaient avant l’IA, mais que l’accélération actuelle est inédite. Elle examine ensuite les enjeux juridiques, notamment le statut des œuvres générées ou modifiées par IA et les défis posés par l’entraînement des modèles sur des œuvres préexistantes, qui soulèvent des questions de droits d’auteur. Enfin, elle met en perspective la valeur économique des créations IA, soulignant qu’elles font davantage parler qu’elles ne créent de richesse artistique propre aujourd’hui.
Extraits :

