Enjeux esthétiques, philosophiques et politiques de l’IA

Cette conférence d’Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS, explore les bouleversements profonds que l’intelligence artificielle introduit dans la philosophie de l’art. Issu des humanités numériques, Gefen inscrit sa réflexion dans une perspective historique et critique, nourrie par le projet de recherche CulturIA et par l’exposition Le monde selon l’IA au Jeu de Paume.

L’art généré par l’IA se présente d’abord comme un paradoxe : il fascine par son abondance, sa visibilité médiatique et son apparente avant-garde, tout en étant largement dévalorisé. Il rompt avec les critères traditionnels de la valeur artistique — rareté, signature, effort, singularité — pour s’inscrire dans un régime de quantité, de reproductibilité et de moyenne algorithmique. Cette inflation d’images indistinguables fragilise l’idée même d’œuvre, d’auteur et de collection.

 Les enjeux philosophiques de l’art augmenté

Face à cette situation, deux grandes attitudes émergent.

La première est celle du refus : protestations d’artistes, critiques de l’extractivisme culturel, dénonciation du pillage des corpus, inquiétudes liées à la destruction de l’archive et à la prolifération de stéréotypes — ce que certains qualifient de kitsch algorithmique. L’IA est alors perçue comme une machine sans corps, sans intention, sans mémoire vécue, incapable d’un véritable rapport au monde.

La seconde attitude est celle de l’appropriation artistique. De nombreux artistes contournent les modèles grand public, entraînent leurs propres IA, travaillent sur des corpus situés, utilisent la métaphore, le détournement, la matérialisation ou la performance pour réinjecter de l’agentivité et de la valeur. L’IA devient alors un outil critique, réflexif, parfois poétique, permettant de penser la mémoire, l’oubli, le travail invisible, la co-création ou encore la relation humain–machine.

Enfin, Gefen montre que l’art par l’IA réactive des antinomies centrales de l’art moderne : disparition de l’auteur, influence et originalité, amateurisme, représentation, hasard, émotion, démocratie culturelle. Plus largement, l’art apparaît comme un laboratoire privilégié pour interroger les enjeux éthiques, politiques, environnementaux et existentiels de l’IA, et pour repenser, à nouveaux frais, ce que signifie créer, percevoir et être humain à l’ère des machines génératives.

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